La Sainte Pénitence
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Chers lecteurs,
Le Carême pointant son jour, je me permet de vous adresser ce message pour vous exhorter à réaliser la volonté que l’Église a de nous voir pénitents durant ce temps liturgique. En effet, en ami du rite romain je ne peux pas m’empêcher de noter ce passage de la quatrième oraison qui sert à bénir les cendres le mercredi :
« Il est désormais temps de commencer le jeûne et de revêtir le cilice. »
En prêtant attention à nos modes de vie contemporains, je remarque que la forme la plus classique du jeûne, celle qui consiste à réduire les quantités est pour nous bien difficile à réaliser. Par ailleurs ne pouvant bénéficier pendant le carême comme autrefois dans les universités médiévales, d’une réduction des heures de de cours pour supporter plus facilement ce jeûne, il conviendrait pour nous de rechercher ailleurs les occasions de pratiquer la sainte pénitence.
Le jeûne de qualité
Au rapport du jeûne, il est plus réaliste pour le travailleur de sacrifier la qualité de ses repas. Sainte Thérèse à certaines occasions mêlait de la cendre à son assiette pour la rendre dégoûtante. Si on était inquiet des risques encourus vis-à-vis de sa santé pour la cendre, on ferait mieux de mêler plutôt quelque herbe amère, qui n’altéreraient alors que le goût. On peut se procurer facilement ce genre de poudre dans les magasins bios en les choisissant parmi les compléments alimentaires. Deux exemple seraient de la poudre de chanvre, ou de la poudre de spiruline (une algue très bonne pour la santé mais dégoûtante). La spiruline dégage une odeur infecte, elle peut s’acheter facilement sur internet.
Un paquet de 500g acheté pour une dizaine d’euro passera largement un carême, même si on s’en sert à chaque repas. Pour altérer le goût d’une assiette il faudrait y mêler quelques cuillères à soupes du complément. Si on la mélange à un verre d’eau ou à un pichet, une cuillère à café suffirait pour le rendre absolument infecte. Prétendre ne consommer pendant tout le carême que de l’eau mélangée à une herbe amère est peut-être téméraire. Si on est obligé de ne prendre que de cette eau, probablement que l’effort serait démoralisant et tenu de retomber très rapidement. Si on se contente d’absorber un verre par repas ou par jour, on n’a sans doute déjà bien souffert, il convient gravement de boire par ailleurs suffisamment d’eau. On s’expose beaucoup si on limite la quantité d’eau, il est possible de le faire mais il convient d’éviter de le faire pendant une période prolongée. Tous les aliments qui peuvent affecter la santé doivent être soigneusement évités. Le curé d’Ars se nourrissait de quelques pommes de terre, il les faisait cuire le dimanche pour tous ses repas de la semaine. A la fin de la semaine il se pouvait que quelque unes se trouvent un peu gâtées. L’objectif n’était pas de se nourrir de pommes de terre pourries et ainsi dangereuses, mais que leur consommation soit désagréable.
Les pénitences du corps
Au rapport des pénitences corporelles, il existera toujours la traditionnelle discipline, un fouet avec lequel on peut se frapper le dos soi-même ou par un autre. Si on n’en possède pas, on peut la substituer par un bâton, une planchette de bois, un chausson, avec lequel on se frappe la cuisse en position assise. Des disciplines peuvent être faits de cordes, d’autres avec des lanières de cuir, d’autres possèdent des objets métalliques au bout des lanières. Il faut être extrêmement attentif à la colonne vertébrale s’il y a des objets trop gros et lourds.
On peut aussi fabriquer un petit cilice en se servant d’une ficelle d’un mètre ou deux. On peut y nouer tous les dizaines de centimètres un objet métallique comme une vis. On enroule le cilice autours de la taille ou d’une cuisse, on peut le porter toute la journée ou seulement pendant une partie. Si on ne prend qu’une ficelle simple qu’on enroule autours de la taille il y a déjà quelque chose de désagréable. Traditionnellement, on déconseille très vivement de le porter pendant la nuit, puisqu’alors il enorgueilli particulièrement le porteur. L’Église avertit aussi de faire attention à ne pas laisser le cilice percer des plaies trop grandes et qui pourraient s’infecter, il faut les soigner si cela arrivait.
On peut acheter cilice ou discipline au monastère de Caussade. Ils m’ont indiqué qu’ils pouvaient expédier même à Paris. Un cilice de crin qui gratte la peau comme la bure des franciscains se vend là bas, à 30 euros, comme une discipline. Un cilice de fer (qu’ils appellent ceinture de fer) avec des pics qui rentrent légèrement dans la peau s’achète pour 50 euros.
Les chaussures aussi sont un endroit ou l’on peut facilement dissimuler cailloux ou petits objets métalliques, voire des toutes petites punaises qui s’enfoncent sous les pieds. On fera attention à ne pas trop en faire à cet endroit pour ne pas boiter en marchant.
A la fin de sa journée, on peut enfin se refuser au confort de son lit. Dormir par terre est vous le savez difficile à celui qui n’en a pas l’habitude. Les capucins qui le font en obéissant à leur règle, et qui sont donc un peu experts dans la chose, indiquent qu’il est préférable de « s’entraîner » à dormir en premier lieu sur un tapis de sol. On remarquera que lorsqu’ils sont malades, les capucins dorment dans un lit normal.
Le Jeûne d’Esther
S’il nous est possible cependant de jeûner au rapport de la quantité, le Jeûne d’Esther, une pratique traditionnelle catholique inspiré d’un jeûne institué lui-même par la reine Esther, est des plus sanctifiants. Est 4,16 : « Va, rassemble tous les Juifs qui se trouvent à Suse, et jeûnez pour moi, sans manger ni boire pendant trois jours, ni la nuit ni le jour »). Il pourrait se faire à n’importe quelle grande fête. La tradition fait jeûner intégralement les jours du Jeudi, Vendredi et Samedi saint, intégralement, c’est à dire sans eau ni nourriture. Les catholiques d’Orient ont toujours l’habitude de le pratiquer sans doute depuis les premiers chrétiens, en Occident, il a été d’usage très courant au Vème siècle, avant de tomber un peu dans l’oubli.
Le caractère festif de la liturgie du Jeudi saint en Occident est apparu tardivement. Ce caractère laisserait penser que ce jeûne n’a plus de légitimité. Cependant la liturgie attribue au Jeudi saint une place spéciale. Si la messe est célébrée en blanc, sitôt l’office terminé, l’autel est de nouveau revêtu de violet. La pratique dans les couvents ce jour est de faire un repas de jeûne, tandis que l’autre est festif. On peut se plier à cette nouvelle tradition et ainsi faire un jeûne d’Esther adapté. Il reste cependant possible, sans incohérence de pratiquer ce saint jeûne en entier. D’ailleurs le jeûne institué par la reine se poursuivait en son temps le jour de Pâques, même pendant la fête : « s'il n'y avait plus d’Israël, à quoi servirait Pâques ». En proie à un assaut bien plus périlleux que celui que subit Israël, l’Église nous sera sans doute reconnaissante de garder ce Jeûne entier et dans sa forme la plus ardue.
Pour ce qui est de poursuivre le jeûne ou la pénitence après Pâques, l’Église et ses Pères nous en ont fait un avertissement très clair, il n’y a là qu’une grande imprudence, par laquelle on risque gravement de ne se reposer que sur soi-même.
Inutile de préciser qu’il faut conserver une grande précaution au rapport de sa santé en pratiquant ce dernier jeûne.
Principes à observer attentivement
Les principes à garder, sans lesquels la pénitence ne pourrait être méritoires sont simples mais il est impossible de passer outre.
La pénitence se doit d’être conduite sous le motif de la sainte Charité, c’est pour Dieu que l’on se flagelle. C’est par amour pour lui qu’on confesse ses fautes, et non pas pour se montrer méritant vis-à-vis de Lui encore moins vis-à-vis des hommes. Ainsi il faut être discret si l’on accomplit des pénitences, plus encore si elle sont particulièrement lourdes. Il est aussi pertinent lorsque l’on s’inflige ses pénitences de s’en répéter mentalement la finalité, les oraisons jaculatoires : « Cœur Sacré de Jésus, J’ai confiance en vous / Ayez pitié de nous », s’y prêtent sans doute au mieux.
La pénitence peut enorgueillir et parfois être conduite dans des circonstances où elle ne le devrait pas, même en pleine Semaine sainte. L’Église conseille avec gravité de faire part, et même de demander l’autorisation à son Directeur spirituel avant d’accomplir une pénitence particulièrement prenante. Bien sûr le fait d’avoir un directeur spirituel ne repose pour le catholique sur aucune obligation. Cela ne l’empêche nullement d’accomplir des pénitences. On préférera tout de même demander en privé l’avis d’un abbé qui nous connaît bien. Rappelons cet enseignement de saint Jean Climaque, éminent Père de l’Église « Insensé celui qui se lance dans la vie spirituelle sans un père [ c’est-à-dire un père spirituel, un directeur spirituel]. » Il serait comme le nouveau né qui prétendrait entrer dans la vie naturelle sans la tutelle de sa mère.
Lutter contre ses défauts constitue une pénitence parfois plus sanctifiante que toute autre forme de pénitence. De même la pénitence peut parfois être une fuite de cette réalité, ironiquement, une facilité. Il ne faut pas cependant perdre de vu le meilleur moyen que l’Église donne pour opérer cette lutte : les Sacrements, le jeûne et la prière.
Louis Djeddi